Il n'avait plus sa place dans ma tête, aussi le voilà. Ce n'est que la fin, j'avais le début dans la tête mais pas de mots à coller dessus pour l'encercler et l'écrire. Elle viendra sûrement plus tard, je ne m'en fais pas pour ça...
Pour se faire pardonner, il se rendit chez le fleuriste pour acheter un bouquet de tulipes violettes, sa couleur préférée. Il voulait vraiment que tout aille bien entre eux, il voulait se réconcilier avec elle, faire la paix. Elle avait accepté de le voir, dix minutes seulement lui avait-elle dit. Il n’en espérait pas tant. Il regarda sa montre : il allait être en retard ! Il se mit à courir sur le trottoir.
« Attention ! »
Des coups de klaxon résonnèrent, des pneus de voiture crissèrent, des passants hurlèrent, une femme, même, s’évanouie. Il heurta de plein fouet le pare-brise d’une voiture, une petite Renault rouge, la personne qui la conduisait, semblait être dans les nuages et n’avait pas vu le jeune homme qui traversait, un bouquet de tulipes à la main. Lentement il retomba, roulant sur le pare-choc, tombant par terre ; les tulipes étaient abîmées ; et il ne bougeait pas, il ne bougeait plus. Quelques personnes s’approchèrent en courant du corps inanimé du porteur de tulipes ; le conducteur était en état de choc, serrant son volant à s’en faire mal aux mains, pleurant silencieusement.
« Monsieur ! Vous m’entendez !?
— Il ne bouge plus.
— Monsieur ! Monsieur ! - Madame, s’il vous plait, prenez son bouquet de fleurs. Monsieur !
— Qu’ai-je fait ? Mon dieu ! Il est mort ? Jamais je ne pourrai me le pardonner.
— Monsieur ! Par pitié !
— Les pompiers arrivent !
— Monsieur… Miracle, il respire !
— Qu’ai-je fait ? Mais qu’ai-je fait ? Il est… Il est… Qu’est ce que j’ai fait ? Pourquoi… je… pourquoi ? Je… je voulais pas. Il est… Il est… »
Les pompiers arrivèrent toutes sirènes hurlantes, prestement ils firent la circulation, posant des panneaux mobiles, aidés par quelques passants. Ils s’occupèrent de l’homme aux tulipes, lui passant une minerve beige, puis le sanglant à une civière gonflable orange fluo avant de l’emmener dans leur fourgon rouge et orange. Les sirènes s’étaient tues, mais pourtant il y avait toujours autant de bruit ; des klaxons d’automobilistes bornés, enfermé dans leur monde, l’autocar aveugle roulant à trente centimètres du fourgon de pompier, et toujours ce bruit lancinant, et ces paroles sans sens précis, et toujours ces passants curieux, pauvres badauds égarés.
« Dis maman, il est mort le monsieur ?
— Mais non ma chérie !
— Je l’ai tué, il est… il est… Je-ne-vou-lais-pas, je-ne-vou-lais-pas, je-vou-ais-pas… J’étais juste en retard, je voulais pas. JE VOULAIS PAS !! Vous m’entendez ??? JE-NE-VOULAIS-PAS !! »
L’automobiliste était sortit de sa Renault et agrippait maintenant un pompier par le col de sa veste à bandes grise réfléchissantes. La police arriva quelques temps après, voyant que le conducteur était en état de choc, ils le prirent dans leur voiture pour l’emmener à l’hôpital, consulter un psychologue.
L’homme aux tulipes n’était pas mort. Il a subit une lourde opération tout le reste de la journée et une bonne partie de la nuit. Les médecins le conduisirent en salle de réveil, puis dans une chambre à part.
Une panne de climatiseur avait obligé le personnel soignant à ouvrir les fenêtres, aussi, tard dans la nuit, les rideaux de la chambre du porteur de tulipes flottaient, puis une bourrasque de vent frais entra dans la pièce silencieuse seulement troublée par les petits clicotis des appareils, dans un claquement sonore ressemblant à celui d’une veste qu’on enlève rapidement. Il ouvrit les yeux : une ombre semblait se tapir près de la fenêtre.
« Ah c’est toi ! Tu as pu venir finalement.
— …
— Désolé, je suis vraiment en retard cette fois. Je crois que ça va être la dernière fois de toute façon, je m’en vais, je le sens…
— …
— Mais avant, je voudrais te dire quelque chose. Ca fait longtemps que je voulais te le dire, mais je n’en avais pas le courage, pas le cran, de te le dire avec les bons mots. Je tenais à te présenter des excuses pour se que je t’ai dit et la façon dont s’est transformée les liens qu’on avait…
— …
— Ce n’est pas entièrement de ma faute, je le sais bien. Je sais que tu as aussi une part de responsabilité. Tu n’aurais pas du me laisser dégénérer comme ça. Mais tu ne devais probablement pas savoir… Je n’en sais rien. Je crois qu’on se doit tout les deux des excuses pour repartir du bon pied dans l’avenir. Avenir que je ne semble pas avoir maintenant.
— …
— Non je n’ai pas peur. Je sais que je serai toujours là, j’aurai simplement changé, découvert une autre façon d’être moi… J’espère que nous nous reparlerons, dans cet autre endroit où je m’aventure, je le sens.
— …
— Je crois que c’est fini. La fin. La fin de cette période. Un tournant. La fin. Qu’est ce que la fin, n’est-ce pas ?
— …
— Laisse moi donc partir et revenir, je te dirai si je l’ai vu… Je te dirai…
— …
Dans un claquement de rideau, dans un rayon de lune changeant, l’ombre fut plus distincte. Ce n’était que celle du lit, ce terrible lit blanc hôpital, blanc trop propre, blanc mort, blanc. Et sur la table de chevet, on pouvait distinguer en contre jour, un bouquet de tulipes aux reflets violets à travers des rayons de lune…